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Prendre racine / Se remettre au travail, le 5 janvier
 
Je commence à penser la mise en page de Prendre racine avec un regard nouveau. J’ai eu besoin de laisser ce travail reposer, de le mettre à distance avant de m’y replonger. Des années se sont écoulées depuis les premières photographies qui composent ce corpus. Ce projet s’est construit en même temps que moi. Mes images et mes mots ont dit, avant moi, ce que je n’arrivais pas encore à me dire.

Aujourd’hui, je peux l’affirmer : Prendre racine est le territoire de mon coming-in dans la transidentité, et son exposition publique en a été le coming-out.

Lorsque j’ai commencé ce travail, je ne comprenais pas moi-même ce que j’essayais d’exprimer. Je ressentais intensément sans trouver les mots qui me semblaient justes. Certaines images réalisées à cette époque sont pétries par la douleur, la dépression, et un désir urgent de dire — sans savoir comment. La manière dont je me suis alors mis en image porte, avec le recul, des représentations parfois stéréotypées. Non par choix conscient, mais parce que je ne savais pas encore comment dire autrement, comment me rendre lisible, comment me faire entendre.

Avec le temps, j’ai compris que ces images racontent précisément cet endroit-là : un moment de survie, de tâtonnement, de traduction imparfaite de soi. Elles témoignent plus d’un passage que d’un aboutissement. Je me laisse aujourd’hui la possibilité de produire de nouveaux autoportraits, sans certitude encore. Ce qui a été dit par ce travail dit quelque chose, et je ne cherche ni à l’effacer ni à le corriger. Je ne crois pas en la pureté militante. Je crois aux œuvres traversées, situées, imparfaites.

Dès les prémices du projet, j’ai été soutenu par des professionnel·les de l’image. Je ne sais pas exactement ce qu’iels percevaient alors : voyaient-iels ce qui se tramait sous les couches de doutes qui me traversaient ? Porter ce travail en gestation, dans un moment de grande fragilité émotionnelle et de construction personnelle, a été à la fois douloureux et profondément libérateur. J’ai longtemps tourné autour du pot, longtemps tourné autour de moi-même. Malgré moi, ce que je taisais s’infiltrait partout. Il était temps de m’autoriser à parler.

Cette autorisation ne s’est pas faite sans pression. On me donnait un espace de parole et de visibilité, et j’avais la sensation de devoir m’affirmer — pour moi, mais aussi pour toutes les personnes qui ne peuvent pas parler, à qui on ne donne pas la parole, ou qui manquent cruellement de représentation. Ce sentiment de responsabilité m’a longtemps accompagné, parfois comme un moteur, parfois comme un poids. J’avais aussi l’impression de devoir me tenir droit et sûr pour être crédible aux yeux des institutions et des personnes qui soutenaient mon travail — sans qu’iels puissent mesurer ce qui se jouait en moi.

À cette période, je n’allais pas bien. Et pas seulement à cause de ces questions identitaires. Nombreuses fragilités se sont entremêlées à ce moment de bascule. J’ai compris plus tard que la douleur que je traversais à ce moment-là n’était pas absolument pas liée au fait d’être trans’, mais beaucoup au fait de m’être tu trop longtemps.

Aujourd’hui, je me sens heureux (autant que l’on puisse l’être dans un monde qui va mal)  et je comprends enfin ce que j’avais lu tant de fois : être trans’ est une véritable fête. Ce n’est pas un fardeau, mais une excavation intime. Une traversée à l’intérieur de soi pour y trouver un lieu d’euphorie, un endroit habitable, façonné par soi et pour soi. Et peut-être est-ce une invitation à oser déplacer le regard, à sortir des sentiers tracés, et à aller voir ce qui peut se révéler au-delà des rôles qui nous ont été assignés.






Week-end de sélection des CAF Girls







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Portraits 




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Calanques de printemps







Vosges d’automne 



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Mark